La drôle de guerre (ER du jeudi 6 mai 1999)

Chaque année les cérémonies commémoratives ravivent les souvenirs de Pierre Réveillé. Affecté en 1938 au 23ème régiment d'infanterie stationné à Haguenau, il se retrouva à Soufflenheim puis à Hatten. << C'était la belle vie mais cela n'a pas duré >> explique Pierre. Un matin de septembre 1939, le lieutenant Terrasse donna l'ordre << Vite aux casemates, c'est la guerre !>>

Tous les villages en avant de la ligne Maginot sont alors évacués ainsi que Hatten. Plus un seul civil, tout est occupé par la troupe. Quel fourbi ! Des civils reviennent en douce pour resquiller dans les maisons abandonnées, des militaires aussi d'ailleurs, pour manger et boire. La troupe dans les casemates ne bouge pas, si ce n'est pour travailler à démolir les houblonnières, les vignes, couper les arbres fruitiers, tout ce qui dépasse du sol afin de dégager la visibilité devant les chambres de tir. << On m'a envoyé seul poser 140 mines antichar, avec une petite charrette et une tarrière à piquets de parc. >>

Au cours du mois de novembre, un combat aérien se déroule au-dessus de leurs positions. Le chasseur allemand touché pique sur eux, se redresse et s'écrase un kilomètre plus loin. Tandis que tout le monde regarde , un autre avion ennemi arrive en rase-mottes et les mitraille dans le dos. << Nous avons eu chaud, ajoute Pierre, cela pétait aux oreilles >>. Les jours passent, la drôle de guerre trouble les esprits; un matin , un adjudant nommé Richter, complétement ivre, tire sur Pierre avec un pistolet 5/5. Le blessé sent comme une brûlure au ventre, l'adjudant assure qu'il a enlevé le plomb, mais l'infortuné soldat montre sa blessure. Il est transporté à l'hôpital de Haguenau où les choses se compliquent, il fait une double congestion. << J'avais sept trous dans l'intestin, ajoute Pierre, c'était le 23 novembre 1939 et l'opération a duré quatre heures.>> Notre blessé rentre à Chaligny pour passer sa convalescence auprès de sa "chérie", deux mois qui vont passer trop vite en se disant qu'il faudra retourner là-bas, il ne sait pas encore que le pire est à venir.

Affecté à la caserne Courci à Epinal, il fait de fréquentes visites à l'hôpital de Golbey. Il y a des alertes tous les jours. Un soir, les avions allemands arrivent à l'heure de la soupe . Heureusement pour notre héros, les réfectoires sont en sous-sol. Les bombes pilonnent la cour et les bâtiments voisins, 70 hommes resteront sous les décombres. Un jour , le canon se met à gronder, après une distribution hâtive d'armes et de vêtements, c'est le départ à pied pour une destination inconnue.

<< Nous n'avions pas d'officiers, explique Pierre, juste un adjudant pour 1200 hommes. Nous avons subi mitraillages et bombardements le long des routes. J'ai fini par dire à l'adjudant qu'on ferait mieux de marcher dans les bois. Personne n'avait à manger. J'avais une musette pleine de cartouches mais pas de fusil. Un autre portait un mousqueton avec des balles de fusil, un autre avait un mousqueton avec des balles de Lebel. Une belle pagaille !>> Vers Lures, sur la route de Besançon, alors qu'il a perdu le gros de la troupe, Pierre dort chez un épicier avec d'autres soldats. Le lendemain vers 7 h , les allemands sont là. Ils font sortir tout le monde, alignés contre un mur, la mitraillette sur le ventre. << A ce moment là, précise Pierre, un soldat français fait feu sur un "frisé", sanction immédiate, l'officier ennemi lui a tiré une balle dans la tête.>>

Commence alors une longue marche de Vezoul à Langres. Tandis que les prisonniers dorment dans l'herbe, des rafales sont tirées pour empêcher quiconque de se relever. Après bien des jours d'une marche harassante, où les péripéties douloureuses, la fatigue, la faim, la soif, ne manquent pas, les malheureux épuisés arrivent dans la cour de la gendarmerie de Langres. Comme il n'a pas de gamelle, Pierre récupère une boite de conserve sur un tas d'ordures pour boire l'eau de pluie. << Nous étions 7000 dans ce camp. On couchait sur de la mauvaise paille, la nourriture était rare et de mauvaise qualité. Au bout de quelques temps, on nous annonça qu'on partait pour l'Autriche.>>

Pierre ne veut pas partir, il se couche et demande un infirmier. Sa récente blessure va alors le sauver. Le médecin allemand qui l'ausculte l'envoie au bureau du camp pour remplir des papiers. Plus tard il est emmené à la sortie devant une rangée de soldats au garde à vous. Le chef de poste lui met un brassard, un commandement bref et tous le saluent. Un officer allemand lui serre la main et lui dit : << Fous êtes libres>>. << Bon sang, qu'est-ce que j'étais heureux ! >> conclut Pierre.