Journal des mutilés et combattants

Les oubliés de la gloire

Après Seillier

Après Roux

Voici Georges LABROCHE

Troisième et dernier clairon de l'armistice

Après Sellier, que la gloire auréola pendant quatre lustres du titre envié de seul clairon de l'armistice, j'avais retrouvé un de ses émules, Philippe Roux qui fut le héros d'une épopée particulièrement dramatique dans la nuit du 8 au 9 novembre 1918 et que j'ai contée ici il y a quinze jours. Eh ils sont trois à se partager ces lauriers, trois qui, à des titres divers, peuvent revendiquer ce titre de clairon de l'armistice, trois et nul autre ne pourra prétendre désormais ajouter son nom aux leurs, qui connurent, par le jeu des circonstances, l'honneur de guider le capitaine allemand Von Helldorf au cours des journées décisives du 7 au 9 novembre 1918.

Ce troisième clairon, c'est Georges Labroche, demeurant à Chaligny (Meurthe et Moselle) et qui, en 1918, appartenait au 19ème BCP opérant dans la région où les plénipotentiaires ennemis franchirent nos lignes. Dans sa petite maison de son humble village lorrain, où les hommes fouillent sans arrêt les entrailles de la terre pour extraire le minerai de fer d'où sortira le terrible acier à canon, je suis allé surprendre Georges Labroche. Sur un coin de table notre camarade a étalé les maigres papiers qu'il possède sur cette lointaine époque... Aucune attestation de ce qu'il avance hélas !! Si, cependant : une lettre autographe de 1926 porte la signature du commandant Ducornez, ce chef qui avait sous ses ordres au moment de l'armistice, le 19ème BCP et le bataillon Lhuillier, du 171ème RI. J'ai lu ces quatre pages , striées d'une écriture serrée, régulière. Aucun doute maintenant Georges Labroche ne bluffe point quand il prétend avoir accompli le 9 novembre 1918.... qu'il est le seul clairon de toutes les armées alliées à avoir menée à bien, celle d'avoir accompagné de nos lignes jusque dans les lignes allemandes, le capitaine Von Helldorf, porteur de nos dernières conditions d' armistice. La guerre on le sait, un moment suspendue dans la nuit du 7 au 8, reprise dans la journée du 8, de nouveau suspendue dans la nuit du 8 au 9 jusqu'à 4 heures du matin, avait continué impitoyable le 9 novembre, dans ce secteur, où l'on savait, plus que partout ailleurs, l'imminence de la capitulation ennemie.

Après les trois tentatives infructueuses de franchissement des lignes allemandes, dans la nuit du 8 au 9, par la mission Bourbon-Busset, le capitaine Von Helldorf attendait à Buironfosse, de nouvelles instructions du chef de la délégation allemande à Rethondes, le général Von Winterfeld. Dans la matinée du 9, l'ordre formel de Foch de passer coûte que coûte parvient au général Cabaud, commandant la 166ème division, dont l'état major est à Buironfosse. Deux voitures, une allemande et une française, quittent ce village avec un capitaine français et Von Helldorf, traversent la Capelle à 11 h 20 et s'engagent en direction du Nord-Est, vers Fourmies. Entre temps, des radios multiples s'échangent entre les GQG français et allemand pour que les négociations soient arrêtées dans le voisinage de l'itinéraire indiqué. Grâce aux archives officielles (des notes hâtivement rédigées et transmises par des agents de liaison), j'ai pu suivre, quart d'heure par quart d'heure, kilomètre par kilomètre, la progression des deux autos. Tout est bouleversé devant elles : routes éventrées par les obus, ponts sautés, des sapeurs du 9ème génie les précèdent. A Vignihies, impossible de passer. Il est 11 h 30. Le pont qui franchit la petite Helpe n'existe plus. Les deux autos font demi-tour et, au Sud du village, traversent à un endroit où l'eau est moins profonde. 150 civils les ont transportés d'une rive à l'autre. Enfin, vers 13 heures, elles atteignent Fourmies, où se tient la 1ère compagnie du 19ème BCP, en avant poste du bataillon. Des petits postes sont répartis à la sortie Nord-Est de la ville. A Fourmies commence l'aventure de Georges Labroche Qui mieux que lui, pourrait nous la raconter ? Laissons lui donc la parole.

<< J'étais, dit-il, le seul clairon en ligne à ce moment-là. Je buvais un coup de jus chez une habitante, heureuse de fêter le retour des français, quand le fourrier Lhomme vint me chercher. Il m'eng.... parce que, précise-t-il , voici un quart d'heure qu'il me poursuit vainement. Mon capitaine m'ordonne alors de laisser mon sac et mon fusil et de prendre place dans la première voiture, celle conduite par l'allemand. Le chauffeur est à ma doite; derrière moi, le capitaine Von Helldorf et, à sa doite le capitaine de l'Etat-major français. Je me saisis du drapeau blanc des parlementaires et de mon clairon.>> Ici Labroche reprend son souffle. Le souvenir qui lui traverse subitement le cerveau le rend hilare : << C'était la première fois, remarque-t-il, que j'allais dans une auto de luxe!>> Tout est relatif.. Puis reprenant son récit << A la sortie de Fourmies, alors que j'exécutais des sonneries et que nous avancions doucement , un soldat allemand courait à notre rencontre. C'était un nommé Trévillaud, de Château-Salins, originaire par conséquent de la Lorraine annexée, qui venait nous prévenir que des ponts allaient sauter. Nous l'avons gardé huit jours à la compagnie, habillé en "chasseur" et il est retourné chez lui bien avant nous le veinard ! Après mainte péripéties, nous atteignons Ohain, puis Trélon... Nous avons dépassé nos premières lignes mais nous ignorons à combien nous sommes de celles des allemands. La contrée est propice aux embuscades, les haies y sont nombreuses. Etant devant avec le chauffeur allemand , je suis aux premières loges en cas de coup dur. Mes "coups de langue" redoublent. Dans les deux villages que nous venons de quitter, les allemands qui nous ont précédés de peu, ont planté des drapeaux blancs sur toutes les cheminées et les habitants ont sorti aux fenêtres des drapeaux tricolores dissimulés depuis quatre ans! >>

Ici, j'interromps Labroche. << Saviez-vous, lui dis-je, qu'à la même heure un motocycliste était lancé à vos trousses pour que vous retourniez à votre point de départ afin que Von Helldorf pris place à bord d'un avion français préparé pour lui sur notre terrain de Cuprilly ? Car, en haut lieu, on doutait de la réussite de votre tentative...>> Labroche a un geste négatif. Je lui communique la copie d'un télégramme capté ce jour là près d'Ypres, par notre camarade Georges Leclercq de Lille. Il est ainsi conçu :

Plénipotentiaires allemands au haut commandemant allemand - Le haut commandemant allié propose, d'accord avec nous, d'envoyer Helldorf par la voie des airs. Prière de nous fixer par radio de toute urgence l'itinéraire aérien, l'altitude, si nécessaire terrain d'atterissage et les signaux de reconnaissance. Avion allié portera comme marque distinctive deux flammes blanches, l'avion sera mis en route aussitôt votre réponse. L'heure du départ vous sera indiquée. Von Vinterfeld.

D'autres radios de même nature suivirent. Labroche rappelle alors qu'il vit patrouiller,en ce 9 novembre, un bimoteur français (Letord) portant sous les ailes deux grandes flammes blanches, mais ce n'était qu'un appareil en observation et non celui de Cuprilly, un Bréguet Il reprend : << Bref, nous avançons de plus en plus prudemment sur la route Trelon-Macon (Belgique) . Nous dépassons un carrefour à 1500 m au Sud de Wallers-Trelon, ayant sur notre droite un poteau indiquant la frontière Belge à moins de 500 mètres. Cent mètre après nous stoppons. La route est coupée par une tranchée volontairement faite. Nous inspectons les lieux, le temps de nous repérer quand un cycliste allemand apparaît au haut d'une crète et dévale vers nous. Il parle au capitaine Von Helldorf. A la suite de ce conciliabule, nous faisons demi-tour et prenons le chemin de Vallers-Trelon. Nous sommes à mi-chemin de ce village, quand brusquement nous tombons sur un petit poste allemand, commandé par un très jeune officier allemand, lequel nous menace d' un révolver, tandis que ses hommes tirent à coups de mitraillette sur des avions de chasse français qui rôdent dans les parages. Sur l'injonction rude de Von Helldorff le feu cesse, l'officier nous laisse passer et nous pénétrons dans Wallers-Trelon, où tout un bataillon allemand est massé. Il est 14 h 20.>>

Je laisse à Labroche le temps de reprendre haleine. De ci, de là, je lui ai posé quelques insidieuses questions. Il a toujours répondu sans forfanterie, avec cette bonhommie qui trouve fort justement que la vérité n'a pas besoin d'être fardée. Celle-ci se suffit amplement à elle-même! Mais écoutons la suite : << Là un uhlan s'avance avec sa lance et salue la mission. Tandis que le capitaine français et le capitaine Von Helldorf s'éloignent et vont rejoindre un groupe de sept à huit officiers allemands, deux cents boches sortent d'une grange, entourent l'auto et tout joyeux me parlent. J'entends "Krieg fertif, Krieg fertig" je ne sais pas ce que ça signifie; je leur réponds par l'unique mot d'allemand que je connaisse: "ya ya". On m'apprit plus tard que ça se traduisait par "guerre finie". Si ça avait été autre chose, c'eût été le même tabac .>> Ce dernier mot fait de nouveau sourire Labroche. << Les fritz m'ont bourré mes cartouchières de cigares. jamais on n'aurait cru que, derrière nous, ça bagarrait toujours puisque, ce même jour le 19ème BCP eut encore plusieurs tués. La population civile se mêlait aux soldats allemands. Une femme me tendit un bol de café_ il faisait frisquet!_ et me chargeat les bras d'un bouquet de dalhias cravaté de faveurs tricolores. >> Et qu'avez vous fait de ces faveurs ? Labroche se tourne vers sa femme. D'un signe de tête il l'invite à satisfaire notre curiosité. Mme Labroche exhume une lettre datée du 11 novembre 1918 et qui lui était adressée par celui appellé à devenir un peu plus tard son mari... Cette lettre narrait brièvement la mission du 9 novembre et annoncait l'envoit des faveurs. << Je travaillais, nous explique Mme Labroche, chez un photographe. On ne savait pas que j'étais fiancée. Je cachai donc ces faveurs entre deux négatifs.. et n'y pensai plus. Un beau jour mon patron vendit sa collection de négatif.. Les faveurs partirent avec eux sur Strasbourg. Elles ont sans doute connu une fin sans éclat ! >> Labroche rit de cet incident puis termine la relation de son aventure. << Après un arrêt d'une demi-heure à Wallers-Trelon, on reprit le chemin du retour dans la voiture de la 166ème division d'infanterie. On repasse les lignes allemandes sans un coup de fusil; je sonne toujours de mon clairon. Ce serait trop bête de recevoir une balle française! A un kilomètre nous sommes arrêtés par une patrouille du 2ème chasseurs d'Afrique, qui ignore la proximité des troupes allemandes. Nous la renseignons. Nous voici de nouveau à Trelon. La population alertée, ne veut pas nous laisser passer sans nous offrir un vieux Porto enterré pendant quatre ans. Le capitaine et le conducteur_ un sergent de l'auxilliaire_ goûtent également à ce rapide apéritif-digestif, puisqu'il est plus de quinze heures. Devant l'église un civil joue la Marseillaise sur un piston. Dix minutes après, nous nous dirigeons sur Ohain, où se renouvellent les mêmes scènes de liesses. Arrivée à Fournies. Les pionniers du 19ème sautent sur le drapeau blanc, le déchirent. J'ai un mal fou à en arracher un bout et le capitaine lui-même n'en obtient que difficilement une bande pour l'Etat-major de la 166ème division d'infanterie et le commandant Ducornez. A Fournies, je descends de voiture. On m'apprend que ma compagnie est à Pont-Baudet, à un kilomètre au Sud d'Ohain, où je suis passé tout à l'heure. J'y retourne à pied, mais les copains ont laissé mon sac et mon fusil à Fourmies. En conclusion de cette journée je suis obligé de "m'enfoncer" six kilomètres pour aller reprendre possession de mon barda. >> Labroche me montre le petit bout de toile de ce qui fut le drapeau blanc. Il le conserve comme une relique! Quelles heures angoissantes il lui rappelle ! Mais ce qui navre notre camarade, c'est de ne pouvoir rien exhiber d'officiel au sujet de son aventure. Il a senti qu'on le tenait parfois pour un hâbleur. pas la moindre citation... Comme il s'en étonnait auprès de son commandant, celui-ci lui rétorqua : << Mais mon petit, tu n'a été qu' en mission ! >> C'est tout juste s'il n'a pas ajouté << Estime-toi heureux de t'en être tiré à si bon compte ! >> Seulement , il est des paroles qui sont allées droit au coeur de Labroche; ce sont celles que lui a adressées, au retour, le capitaine... inconnu de la 166ème division d'infanterie : << Mon petit chasseur, es-tu content ? Tu es le seul de l'armée française à avoir eu cet honneur là ! >> Labroche les répéte avec satisfaction. On sent qu'elles tintent encore à ses oreilles aussi agréablement qu'il y a vingt ans. Il se consola en songeant à ce que lui confiait le conducteur de l'auto française le sergent de l'"auxi" : << Tu t'imagines qu'on me croira , moi, de l'auxilliaire, quand je raconterai que je suis allé dans les lignes allemandes .. et que j' en suis revenu ? >>

Il semble maintenant que nous n'avons plus rien à nous dire Je sais pourtant que je vais apprendre à Labroche une grande nouvelle. je lui décoche sans transition : << Et votre capitaine, qu'est-il devenu ? Car enfin, il est le seul éventuellement à pouvoir témoigner en votre faveur ? >> J'ai retourné le couteau dans la plaie. "Son" capitaine ? Labroche n'a jamais su son nom. A Fourmies, il l'a quitté pour ne plus le revoir... je savoure mon effet... Je coupe notre silence : << Eh bien votre capitaine, je l'ai retrouvé ! >> Labroche est bouche bée d'étonnement. Je précise : << Il est actuellement commandant et s'appelle Marcel Le Lay. >>. Cette fois je suis pris à mon propre jeu. Je ne vais plus assez vite pour fournir des explications. Les questions pleuvent drues. car outre Mme Labroche et ses deux garçons, il y a près de moi trois membres du bureau de l'Amicale de Chaligny : René réveillé, président; Camille Moritz, secrétaire, et Georges Pierné, membre. Trois gars qui en septembre ont remis l'uniforme ! J'indique à quelles laborieuse recherches j'ai dû me livrer et comment de déduction en déduction, j'ai établi que le "capitaine" du 9 novembre 1918, était le commandant d'aujourd'hui. Cette fois Labroche est transporté de joie, alors son "papier officiel" il va l'avoir ! Quand nous nous séparons je sens que j'ai fait pénétrer beaucoup de joie et un peu d'espoir dans le coeur de ce camarade méconnu et que la guerre a meurtri, puisqu'elle lui a ravi son frère Charles, au 69ème en 1918; un beau-frère , Victor, du 356ème fut emmené en Allemagne grièvement blessé. Je lui promets d'intervenir pour lui dès le lendemain, car j'ai pris rendez vous par télégramme, au dernier moment, avec celui que je crois avoir identifié sans erreur.